Montréal 1989 : le jour où la Belgique renoua avec le succès en F1
Le 18 juin 1989, sous la pluie de Montréal, un pilote belge longtemps considéré comme l'un des hommes les plus fiables du paddock va enfin obtenir la récompense que beaucoup jugeaient méritée depuis des années. Ce jour-là, Thierry Boutsen remporte le Grand Prix du Canada et met fin à une attente de dix-sept ans pour le sport automobile belge.
Depuis la victoire de Jacky Ickx au Nürburgring en 1972, aucun Belge n'était parvenu à s'imposer en Formule 1. Boutsen va briser cette disette au terme d'une course chaotique, disputée dans des conditions dantesques, où la patience et l'intelligence de course compteront davantage que la vitesse pure.
Thierry Boutsen, l'anti-star de la Formule 1
Lorsque la saison 1989 débute, Thierry Boutsen n'a encore jamais gagné en Grand Prix. Pourtant, son parcours force le respect.
Formé à l'école de pilotage d'André Pilette à Zolder, le Bruxellois s'impose rapidement comme l'un des meilleurs espoirs belges. Champion de Belgique de Formule Ford en 1978, vice-champion d'Europe de Formule 3 en 1980 puis de Formule 2 l'année suivante, il gravit méthodiquement tous les échelons du sport automobile.
Ses débuts en Formule 1 chez Arrows, en 1983, lui forgent une solide réputation. Sans disposer du matériel nécessaire pour jouer les premiers rôles, il impressionne par sa régularité, sa finesse de pilotage et sa remarquable capacité d'analyse technique.
À une époque où les pilotes les plus médiatisés s'appellent Ayrton Senna, Alain Prost ou Nigel Mansell, Boutsen apparaît comme un homme discret. Il ne fait pas les gros titres, mais les ingénieurs apprécient sa précision et son professionnalisme. Frank Williams lui-même voit en lui l'un des pilotes les plus complets du plateau.
Cette confiance est récompensée lorsque Williams lui confie en 1989 l'une des nouvelles FW13 motorisées par Renault. L'association marque le retour officiel du constructeur français au plus haut niveau de la discipline.
Montréal sous les nuages
Le Grand Prix du Canada se déroule sur le circuit Gilles-Villeneuve, une piste déjà réputée pour ses pièges et ses changements d'adhérence.
Les qualifications sont dominées par les McLaren-Honda. Alain Prost décroche la pole position devant son équipier Ayrton Senna. Thierry Boutsen ne signe que le sixième temps. Personne n'imagine alors que le Belge va se retrouver au centre de l'histoire.
Le dimanche, une pluie abondante s'abat sur Montréal. La visibilité devient extrêmement réduite. Les projections d'eau transforment chaque freinage en exercice d'aveuglement. Dans ces conditions, terminer la course constitue déjà un exploit.
Une course d'élimination
Dès les premiers tours, les favoris commencent à disparaître. Alain Prost abandonne après seulement quelques kilomètres. Nigel Mansell et Alessandro Nannini sont exclus. Gerhard Berger, pourtant très menaçant, est victime de problèmes mécaniques. Les abandons se multiplient à mesure que la piste piège les pilotes.
Boutsen, lui, refuse de se laisser entraîner dans la frénésie générale. Fidèle à sa réputation, il adopte un rythme calculé. Il préserve sa voiture, évite les erreurs et adapte parfaitement sa stratégie pneumatique aux changements de conditions.
Lui-même n'est cependant pas à l'abri d'une catastrophe. Au 33ᵉ tour, sa Williams part brusquement en tête-à-queue à très haute vitesse sur une portion rapide du circuit. L'incident aurait pu mettre fin à sa course. Mais le Belge conserve un sang-froid exceptionnel, évite les murs et repart sans dommages. Cette maîtrise va s'avérer décisive.
Le duel des Williams-Renault
À mesure que les tours défilent, les deux Williams remontent vers les avant-postes. Riccardo Patrese occupe alors la deuxième place derrière Ayrton Senna. Mais l'Italien rencontre des problèmes aérodynamiques qui rendent sa monoplace de plus en plus difficile à contrôler.
Boutsen réduit progressivement son retard. Au 63ᵉ tour, profitant de retardataires et du manque de traction de son équipier, il réussit son attaque dans l'épingle. La Williams n°5 s'empare de la deuxième position.
Il reste alors un obstacle de taille : Ayrton Senna. Le destin frappe à trois tours de l'arrivée. À ce moment de la course, le Brésilien semble pourtant filer vers une victoire sans histoire. Puis survient l'impensable. Au 67ᵉ tour, le moteur Honda de la McLaren rend l'âme. Senna s'immobilise au bord de la piste sous les yeux incrédules des spectateurs.
Thierry Boutsen hérite de la tête du Grand Prix. Le pilote belge sait cependant qu'une victoire n'est jamais acquise tant que le drapeau à damier n'est pas tombé. Les deux derniers tours lui paraissent interminables. Chaque bruit suspect, chaque vibration semble annoncer une panne éventuelle.
Mais la Williams-Renault tient bon. Après plus de deux heures de course, Boutsen franchit finalement la ligne d'arrivée en vainqueur.
Une victoire historique pour la Belgique
L'émotion est immense. Dans les stands Williams, les célébrations éclatent immédiatement. Renault décroche la première victoire de son nouveau moteur V10, une architecture appelée à devenir une référence en Formule 1 durant la décennie suivante.
En Belgique, l'exploit résonne bien au-delà du cercle des passionnés. Dix-sept ans après Jacky Ickx, un pilote belge retrouve enfin la plus haute marche du podium. Le roi Baudouin adresse même ses félicitations au vainqueur. Pour Thierry Boutsen, cette victoire constitue l'aboutissement d'années de travail patient et souvent sous-estimé.
Bien plus qu'un spécialiste de la pluie
Certains observateurs ont longtemps présenté Boutsen comme un simple expert des courses disputées sous des conditions difficiles. Il leur répondra quelques mois plus tard avec une nouvelle victoire sous la pluie à Adélaïde, puis surtout par un succès magistral lors du Grand Prix de Hongrie 1990. Parti de la pole position, il résistera pendant toute la course aux attaques d'Ayrton Senna pour signer l'une des plus belles performances de sa carrière.
Au total, Thierry Boutsen remportera trois Grands Prix et montera quinze fois sur le podium avant de quitter la Formule 1 en 1993. Pourtant, lorsqu'on évoque son nom aujourd'hui, c'est généralement l'image de cette Williams blanche et jaune glissant dans les embruns montréalais qui revient en mémoire.
Parce que le Grand Prix du Canada 1989 représente bien davantage qu'une simple victoire. C'est le jour où un pilote souvent resté dans l'ombre a démontré que la persévérance, l'intelligence et la maîtrise pouvaient parfois triompher des plus grands talents de leur époque. Et c'est surtout le jour où la Belgique s'est retrouvé un héros.
