Nivelles-Baulers, le circuit qui avait trop d'avance sur son temps
Lorsque l'on évoque les hauts lieux du sport automobile belge, les noms de Spa-Francorchamps et de Zolder viennent immédiatement à l'esprit. Pourtant, entre ces deux monuments de la course, un troisième circuit a brièvement occupé le devant de la scène : Nivelles-Baulers. Pendant quelques années seulement, ce tracé du Brabant wallon a accueilli la Formule 1 et incarné l'avenir de la discipline. Son histoire est celle d'un projet ambitieux, moderne et visionnaire, qui échoua précisément parce qu'il était en avance sur son époque.
Quand la Belgique cherche un nouveau Grand Prix
Au tournant des années 1970, le sport automobile traverse une révolution. Les pilotes ne veulent plus courir sur les circuits ultra-rapides bordés d'arbres, de fossés et de maisons. Or le vieux Spa-Francorchamps, avec ses quatorze kilomètres de routes ardennaises, est devenu l'exemple même de ce que les champions souhaitent voir disparaître.
Sous la pression croissante des pilotes, le Grand Prix de Belgique 1971 est annulé. Les organisateurs doivent trouver une solution de remplacement. C'est dans ce contexte qu'émerge Nivelles-Baulers, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Bruxelles.
Le projet est ambitieux. Il ne s'agit pas seulement de construire un nouveau circuit : les responsables du sport automobile belge imaginent déjà une alternance entre deux régions du pays. Le Grand Prix de Belgique serait organisé une année à Nivelles, en Wallonie, puis l'année suivante à Zolder, en Flandre.
Conçu pour la sécurité
Le tracé est dessiné par l'ingénieur néerlandais Hans Hugenholtz, déjà célèbre pour avoir imaginé les circuits de Zandvoort et de Suzuka.
Inauguré en 1971, Nivelles-Baulers mesure 3,724 kilomètres. Son dessin, souvent comparé à la silhouette d'un pistolet, n'est pourtant qu'une première étape d'un projet beaucoup plus vaste. Des difficultés foncières empêcheront l'agrandissement prévu, condamnant le circuit à conserver sa forme initiale.
L'une de ses principales caractéristiques est sa sécurité. À une époque où les circuits sont encore bordés de glissières métalliques et de talus, Nivelles propose de vastes zones de dégagement. Les voitures disposent d'espace pour ralentir en cas de sortie de piste, réduisant considérablement les risques d'accident grave.
Aujourd'hui, cette conception paraît évidente. En 1971, elle est révolutionnaire.
Mais cette modernité a un prix. Le circuit est presque totalement plat. Les virages sont jugés peu spectaculaires et les grandes zones de sécurité éloignent les spectateurs de l'action. Là où Spa procure des sensations fortes, Nivelles apparaît froid et clinique.
Beaucoup de pilotes le respectent. Peu l'aiment réellement.
1972 : Fittipaldi gagne la première à Nivelles
Le 4 juin 1972, Nivelles accueille pour la première fois la Formule 1. Le champion du monde en titre Jackie Stewart est absent, victime de problèmes de santé. La pole position revient au jeune Brésilien Emerson Fittipaldi, au volant de sa Lotus 72.
Au départ, Clay Regazzoni prend les commandes avec sa Ferrari. Mais la Lotus se révèle supérieure sur la durée. Dès le neuvième tour, Fittipaldi récupère la tête et s'échappe. Après plus d'une heure quarante de course, il franchit la ligne d'arrivée en vainqueur devant François Cevert et Denny Hulme.
Cette victoire constitue une nouvelle étape dans la marche triomphale de Fittipaldi vers son premier titre mondial.
1974 : encore Fittipaldi pour le dernier Grand Prix
Deux ans plus tard, le Grand Prix de Belgique revient à Nivelles pour ce qui sera sa dernière apparition au calendrier. La situation est compliquée. Trente-et-une voitures se présentent sur un circuit relativement court, ce qui multiplie les risques d'embouteillage et de dépassements délicats.
La course bascule au 39ᵉ tour. En tête de l'épreuve, Clay Regazzoni tente de dépasser le Français Gérard Larrousse, alors retardataire. La manœuvre tourne mal : le pilote Ferrari quitte brièvement la piste et perd le commandement de la course. Emerson Fittipaldi, désormais pilote McLaren, saisit sa chance et s'empare de la première place. Derrière lui, Niki Lauda mène une poursuite acharnée jusqu'au drapeau à damier. L'écart final n'est que de 35 centièmes de seconde.
Personne ne le sait encore, mais c'est le dernier Grand Prix de Formule 1 disputé à Nivelles-Baulers.
Une disparition rapide
Les difficultés financières qui touchent les propriétaires du circuit deviennent rapidement insurmontables. La société exploitante accumule les dettes et finit par déposer le bilan.
L'entretien de la piste se dégrade progressivement. Sans investissements, le circuit perd son homologation internationale. Les compétitions automobiles disparaissent peu à peu, remplacées par quelques épreuves motocyclistes.
En 1981, un arrêté royal met définitivement un terme à l'activité sportive du site. L'expérience de Nivelles-Baulers n'aura duré qu'une décennie. Trop moderne, trop prudent, trop différent : Nivelles-Baulers fut peut-être le premier circuit de Formule 1 du XXIᵉ siècle construit... trente ans trop tôt.
Senna en piste, Schumacher en tribune
Malgré sa courte existence, Nivelles-Baulers a laissé une trace discrète mais réelle dans l'histoire du sport automobile.
En 1980, son karting accueille notamment le championnat du monde de la discipline. Parmi les participants figure un jeune Brésilien nommé Ayrton Senna. Il termine deuxième.
Selon un récit souvent rapporté dans le milieu du sport automobile, un jeune spectateur allemand présent ce jour-là aurait été particulièrement impressionné par son talent : Michael Schumacher, alors âgé de onze ans.
Le circuit fantôme
Aujourd'hui, le circuit a disparu sous une zone d'activités baptisée Portes de l'Europe. Pourtant, le regard attentif peut encore retrouver son empreinte.
Certaines avenues du parc industriel suivent fidèlement le tracé de l'ancienne piste. Les courbes dessinées autrefois par Hans Hugenholtz sont toujours visibles dans le paysage, même si les moteurs ont laissé place aux entrepôts et aux bureaux.

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