1960 : Gendebien et Frère sauvent Ferrari au Mans
L'édition 1960 des 24 Heures du Mans s'ouvre sous une chape de plomb. Le monde du sport automobile est encore sous le choc du week-end noir du Grand Prix de Belgique disputé à Spa-Francorchamps une semaine plus tôt. Les décès de Chris Bristow et d'Alan Stacey, ainsi que les graves blessures de Stirling Moss, hantent tous les esprits.
Malgré cette atmosphère pesante, plus de 200 000 spectateurs se massent le long des 13,5 kilomètres du circuit sarthois. L'enjeu sportif est considérable. Ferrari doit reprendre l'avantage sur Porsche dans la lutte pour le Championnat du monde des voitures de sport. Pour les Belges, l'espoir d'une victoire nationale n'a jamais semblé aussi réaliste.
L'armada Ferrari
Trois constructeurs concentrent toutes les attentions. Ferrari présente une véritable armada de treize voitures, engagements officiels et privés confondus. Les Testa Rossa apparaissent comme les grandes favorites grâce à leur remarquable fiabilité et à leur vitesse de pointe d'environ 255 km/h.
Face à elles, la spectaculaire Maserati Tipo 61 Birdcage du Camoradi Racing impressionne par son ingénieux châssis tubulaire et sa vitesse exceptionnelle, pouvant atteindre près de 275 km/h dans la ligne droite des Hunaudières grâce à une interprétation audacieuse du règlement technique.
Aston Martin, bien que retiré officiellement de la compétition, reste également un adversaire de premier plan avec plusieurs DBR1 engagées par des équipes privées, notamment Border Reivers, confiées à Roy Salvadori et au jeune Jim Clark.
Un contingent belge bien fourni
Le contingent belge est particulièrement fourni. Ferrari aligne un équipage entièrement belge composé d'Olivier Gendebien et de Paul Frère. Ce dernier, journaliste automobile réputé autant que pilote, s'est imposé comme l'un des meilleurs spécialistes de l'endurance après sa deuxième place obtenue au Mans en 1959 sur Aston Martin.
Autour d'eux, plusieurs compatriotes défendent aussi les couleurs belges. André Pilette partage une Ferrari 250 TR59 du North American Racing Team avec le jeune Mexicain Ricardo Rodríguez. Willy Mairesse pilote une Ferrari TRI officielle aux côtés de Richie Ginther. Les frères Mauro et Lucien Bianchi sont engagés sur une Ferrari 250 GT SWB de l'Écurie Nationale Belge, tandis que l'Écurie Francorchamps aligne également plusieurs Ferrari 250 GT SWB. Enfin, le Manceau Fernand Tavano est associé à Pierre Dumay, dit Loustel, sur une autre Ferrari GT.
La polémique des pare-brises
Avant même le départ, la course est marquée par une vive controverse autour de l'application de l'Annexe J du règlement de la FIA. Celui-ci exige des pare-brises d'une hauteur minimale jugée excessive par les pilotes. Menés par le Suédois Jo Bonnier, ils dénoncent des vitrages transformant les cockpits en véritables serres et craignent qu'en cas de pluie les essuie-glaces ne puissent assurer une visibilité suffisante.
Cette nouvelle réglementation entraîne aussi des difficultés aérodynamiques inattendues. Ferrari installe des coussins afin de rehausser la position de conduite de ses pilotes. Porsche fait preuve d'une remarquable ingéniosité en équipant ses voitures d'essuie-glaces agissant à la fois sur les faces extérieure et intérieure du pare-brise pour limiter la buée et les projections d'eau.
« Les pare-brises sont de véritables murs. Sous la pluie, nous serons aveugles. La FIA joue avec notre sécurité pour des détails réglementaires absurdes », déclare Jo Bonnier.
Gendebien en roue libre
Le départ est donné par le prince de Mérode, président belge de la FIA. Si Jim Clark réalise un excellent envol, la Maserati Birdcage de Masten Gregory prend rapidement les commandes. Son rythme est impressionnant et, dès la première heure, il compte déjà une avance confortable sur ses poursuivants.
La situation bascule cependant au cours de la troisième heure. Les équipes ont sous-estimé l'augmentation de la consommation provoquée par les nouveaux pare-brises. Les Ferrari de Wolfgang von Trips et Ludovico Scarfiotti tombent en panne d'essence au cours de leur vingt-deuxième tour. Olivier Gendebien échappe de peu au même sort et parvient à rejoindre son stand en roue libre.
À travers l'orage
En début de soirée, un violent orage accompagné de grêle s'abat sur le circuit. Les craintes exprimées avant le départ se confirment : la visibilité devient extrêmement précaire. C'est dans ces conditions que l'expérience de Gendebien et de Paul Frère fait toute la différence. Les deux Belges prennent la tête de la course et ne la quitteront plus.
Durant la nuit, les Maserati Birdcage sont progressivement éliminées par des problèmes électriques aggravés par la pluie ainsi que par diverses avaries mécaniques. Les autres Ferrari officielles connaissent également leur lot de difficultés, qu'il s'agisse de problèmes de boîte de vitesses ou des conséquences des erreurs de calcul de consommation. La voiture de Willy Mairesse et Richie Ginther figure notamment parmi les abandons.
À partir de ce moment, Gendebien et Frère transforment la course en démonstration de maîtrise. Sans jamais maltraiter leur Ferrari 250 TR59/60, ils appliquent une stratégie parfaitement réglée, privilégiant la régularité et la préservation de la mécanique. Malgré des conditions météorologiques particulièrement difficiles, ils évitent toute erreur et creusent petit à petit l'écart sur leurs poursuivants.
50 kilomètres d'avance sur le deuxième
Lorsque le drapeau à damier est abaissé, la victoire belge est éclatante. Olivier Gendebien et Paul Frère remportent les 24 Heures après avoir couvert 314 tours, avec plus de cinquante kilomètres d'avance sur André Pilette et Ricardo Rodríguez, deuxièmes sur leur Ferrari du NART. Roy Salvadori et Jim Clark offrent la troisième place à Aston Martin, tandis que Fernand Tavano et Pierre Dumay terminent quatrièmes sur Ferrari 250 GT SWB.
Le dimanche 26 juin 1960 demeure l'une des plus grandes dates du sport automobile belge. Pour la première fois, un équipage composé exclusivement de pilotes belges remporte les 24 Heures du Mans. Le roi des Belges ainsi que le prince de Mérode adressent leurs félicitations aux vainqueurs.
Paul Frère se retire sur un succès
Pour Paul Frère, cette victoire marque également la fin d'une carrière de pilote exceptionnelle. Fidèle à son élégance habituelle, il annonce dès l'arrivée son retrait définitif de la compétition afin de se consacrer pleinement au journalisme automobile : « Désormais, c'est fini, rigoureusement fini, plus de volant de course entre les mains ! Les 24 Heures sont pour moi la consécration suprême. À mon âge, je ne puis espérer mieux. »
Ce succès consacre définitivement Olivier Gendebien parmi les plus grands pilotes d'endurance de l'histoire des 24 Heures du Mans. Il permet aussi à Ferrari de préserver ses ambitions mondiales grâce à la régularité, à la rigueur et à l'intelligence de course de deux pilotes belges qui écrivent, ce jour-là, l'une des plus belles pages du sport automobile de leur pays.
