Le Marathon de la Route : quand le rallye frôlait la folie
Il y a des courses qu'on gagne. Il y en a d'autres auxquelles on survit. Le Liège-Sofia-Liège appartenait à la seconde catégorie.
Né en 1931 sous l'impulsion du Royal Motor Union de Liège sous le nom de Liège-Rome-Liège, ce rallye pas tout à fait comme les autres s'était très vite imposé comme l'étalon absolu de l'endurance en compétition automobile. Pas d'asphalte tracé pour la performance. Pas de circuits sécurisés ni de zones de service confortables. De la route ouverte, un chrono impitoyable, et la certitude que la mécanique comme les hommes finiraient par craquer.
De Rome à Sofia, même enfer, autre décor
En 1961, l'organisation rebaptise l'épreuve Liège-Sofia-Liège. Le changement de cap vers l'Est répond à une logique simple : le trafic croissant en Europe occidentale rendait les routes de moins en moins praticables à pleine vitesse. La Yougoslavie et la Bulgarie offraient, elles, des axes encore épargnés par la modernité et donc infiniment plus hostiles.
Le défi restait le même, vertigineux : environ 5 500 kilomètres à travers l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, la Yougoslavie et la Bulgarie, bouclés en quelque 90 heures de conduite quasi non-stop. À Sofia, les équipages avaient droit à une heure de repos. Une heure. Puis demi-tour, et les mêmes routes dans l'autre sens.
1963 : la neige, la Pagode et le miracle Böhringer
L'édition 1963 restera comme l'une des plus impitoyables de toute l'histoire du rallye européen. Sur 129 équipages au départ, vingt seulement ont vu l'arrivée. Les autres, mécaniques explosées, équipages épuisés ou voitures abandonnées dans un fossé, ont grossi la longue liste des vaincus de l'épreuve.
Mercedes-Benz avait choisi cette année-là pour aligner sa toute nouvelle 230 SL, c'est-à-dire la W 113, que la presse surnommerait bientôt Pagode en raison de son toit concave caractéristique. Une voiture de grand tourisme projetée dans l'un des engagements les plus brutaux du calendrier mondial. Le pari était audacieux. Le pilote chargé de le relever l'était tout autant : Eugen Böhringer, champion d'Europe des rallyes, secondé par Klaus Kaiser.
Le retour depuis Sofia fut une épreuve dans l'épreuve. Dans les Dolomites, les cols du Vivione, du Gavia et de Moistrocca se franchirent sous des chutes de neige denses. C'est au Vivione que tout bascula. Rauno Aaltonen, en tête sur son Austin-Healey, sortit de la route dans la tourmente blanche. Böhringer passa, imperturbable, et ne s'arrêta plus.
8 minutes perdues en 5 500 kilomètres.
Au bout du compte, le champion allemand boucla l'intégralité du parcours avec seulement huit minutes de pénalité. Les témoignages de l'époque parlent de pilotes proches de l'hallucination après 75 heures ou plus passées derrière le volant, combattant le sommeil à coups de volonté pure dans des habitacles glacés. La victoire de Böhringer n'était pas qu'une performance mécanique, c'était un exploit humain d'une autre dimension.
La fin d'un monde
Le Liège-Sofia-Liège disparut sous sa forme routière dès 1964. Les États traversés, inquiets des risques liés à ces bolides lancés à pleine vitesse sur des routes ouvertes au public, avaient fermé leurs frontières à l'épreuve. La course migra vers le Nürburgring, conservant son surnom de Marathon de la Route, mais derrière les rails de sécurité d'un circuit fermé.
Une page se tournait. Celle où des hommes et des machines partaient de Liège un mardi matin et ne revenaient (s'ils revenaient) que quatre jours plus tard, hagards, couverts de boue ou de neige, avec dans les yeux quelque chose qu'on ne revoit plus guère dans le sport automobile d'aujourd'hui.

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