Comment Jacky Ickx devint « Monsieur Le Mans »
Dans l'histoire du sport automobile belge, peu de pilotes ont laissé une empreinte aussi profonde que Jacky Ickx. Champion polyvalent capable de briller en Formule 1, en rallye-raid et en endurance, il a pourtant construit l'essentiel de sa légende sur un circuit français : celui des 24 Heures du Mans.
Avec six victoires entre 1969 et 1982, le Bruxellois est longtemps resté le pilote le plus titré de l'épreuve. Son record semblait même inaccessible jusqu'à ce que le Danois Tom Kristensen le dépasse en 2005. Mais réduire l'héritage de Jacky Ickx à une simple statistique serait une erreur. Car au Mans, le Belge n'a pas seulement gagné des courses : il a contribué à transformer la discipline elle-même.
Son intelligence tactique, son sang-froid et son engagement en faveur de la sécurité des pilotes ont fait de lui bien davantage qu'un champion. Ils ont fait de lui une référence.
1969 : le jour où Jacky Ickx défia une tradition dangereuse
L'édition 1969 constitue sans doute le moment le plus célèbre de toute sa carrière. Depuis 1925, les 24 Heures du Mans débutaient selon une procédure spectaculaire mais dangereuse. Au signal du départ, les pilotes traversaient la piste en courant pour rejoindre leurs voitures stationnées en épi de l'autre côté de la chaussée. Dans cette course vers les cockpits, beaucoup négligeaient de boucler correctement leurs harnais afin de gagner quelques précieuses secondes.
Jacky Ickx considérait cette pratique comme absurde et dangereuse. Le 14 juin 1969, devant près de 400 000 spectateurs et sous les yeux de Steve McQueen, présent pour préparer son futur film consacré au Mans, le pilote belge décida de manifester son opposition de la manière la plus visible possible.
Lorsque le drapeau s'abaissa, tous ses adversaires s'élancèrent en courant. Ickx, lui, marcha tranquillement vers sa Ford GT40. Il ouvrit sa portière, s'installa, prit le temps de refermer correctement la voiture puis boucla soigneusement son harnais avant de démarrer. Lorsqu'il quitta son emplacement, il était dernier.
Quelques minutes plus tard, les événements allaient malheureusement lui donner raison. Au premier tour, dans la portion rapide de Maison Blanche, la Porsche 917 de John Woolfe fut victime d'un terrible accident. Le pilote britannique, qui n'avait pas correctement attaché sa ceinture, fut éjecté de sa voiture et perdit la vie. Cette tragédie marqua durablement les esprits. Elle démontrait brutalement les dangers d'une procédure de départ devenue anachronique face aux performances croissantes des voitures.
Une remontée historique
Parti dernier, Jacky Ickx aurait pu rester dans l'histoire comme un simple contestataire. Il écrivit plutôt l'une des plus grandes performances sportives jamais réalisées au Mans. Associé au Britannique Jackie Oliver sur une Ford GT40 pourtant vieillissante face aux nouvelles Porsche, il entama une remontée spectaculaire au fil des heures.
La course se transforma progressivement en un duel entre la Ford du Belge et la Porsche 908 de Hans Herrmann. À mesure que l'arrivée approchait, l'écart entre les deux équipages devenait infime. Les dernières heures furent un véritable affrontement psychologique.
Le duel final contre Hans Herrmann
Dans les ultimes tours, Jacky Ickx démontra toute l'étendue de son génie tactique. Conscient de l'importance de l'aspiration sur la très longue ligne droite des Hunaudières, il évita soigneusement de dépasser Hans Herrmann au mauvais moment. Au lieu de prendre la tête prématurément, il resta volontairement dans le sillage de la Porsche allemande.
Tour après tour, il se plaça derrière son rival, profitant de l'effet aérodynamique pour préserver ses chances. Lorsque l'occasion idéale se présenta, il porta son attaque. Profitant de l'aspiration, il surgit au dernier instant et reprit l'avantage avant le freinage de Mulsanne. Après vingt-quatre heures d'efforts, la victoire se joua à quelques secondes seulement.
Cette arrivée demeure l'une des plus célèbres de toute l'histoire de l'épreuve. La portée de ce succès dépassa largement le cadre sportif. Convaincus par les arguments du pilote belge et marqués par l'accident de John Woolfe, les organisateurs supprimèrent définitivement le départ en épi dès l'année suivante. Jacky Ickx avait gagné la course. Il avait aussi gagné son combat.
Six victoires pour entrer dans la légende
Le succès de 1969 n'était que le premier chapitre d'une relation exceptionnelle entre le pilote belge et les 24 Heures du Mans. Au cours des treize années suivantes, il allait ajouter cinq nouvelles victoires à son palmarès : en 1975 avec Derek Bell (Mirage GR8 Ford-Cosworth), en 1976 avec Gijs van Lennep (Porsche 936), en 1977 avec Hurley Haywood et Jürgen Barth (Porsche 936), en 1981 avec Derek Bell (Porsche 936) et en 1982 encore avec Derek Bell (Porsche 956).
La victoire de 1977 occupe une place particulière. Confrontée à de nombreux problèmes mécaniques, la Porsche 936 semblait condamnée. Pourtant, grâce à une combinaison de détermination, de gestion parfaite de la course et de performances exceptionnelles au volant, l'équipe parvint à arracher un succès devenu mythique. Cette capacité à rester performant dans l'adversité devint l'une des marques de fabrique de Jacky Ickx.
Des records qui résistent encore
Même plusieurs décennies après sa dernière victoire mancelle, certaines performances du Belge demeurent remarquables. Pendant vingt-trois ans, ses six succès ont constitué le record absolu de l'épreuve. Il reste également l'un des plus grands spécialistes des qualifications et du rythme de course, avec cinq pole positions et cinq meilleurs tours en course.
Ces chiffres illustrent parfaitement sa polyvalence : Ickx savait être rapide sur un tour, mais aussi gérer une épreuve de vingt-quatre heures avec une maîtrise exceptionnelle.
Un lien éternel avec Le Mans
L'histoire entre Jacky Ickx et la cité sarthoise ne s'est jamais interrompue après sa retraite sportive. En 2000, la ville du Mans le nomma citoyen d'honneur, une distinction rare qui témoigne de l'affection particulière que lui portent les organisateurs et les passionnés de l'épreuve. La même année, il reçut un hommage hautement symbolique : c'est lui qui fut chargé d'abaisser le drapeau tricolore donnant le départ de la course.
Jacky Ickx n'est pas seulement l'un des plus grands vainqueurs de l'histoire des 24 Heures du Mans. Il est aussi l'un des hommes qui ont contribué à rendre cette course plus sûre, sans jamais lui faire perdre son âme.

