Spa 2021 : le jour où la Formule 1 s'est ridiculisée
Le 29 août 2021 devait marquer la reprise de la saison de Formule 1 après la pause estivale. Comme souvent, le Grand Prix de Belgique, disputé sur le légendaire circuit de Spa-Francorchamps, était attendu avec impatience. Mais les Ardennes offrirent ce jour-là un tout autre spectacle. Une pluie incessante transforma le tracé en véritable torrent, au point de rendre toute course extrêmement dangereuse.
Pourtant, si cette journée est entrée dans l'histoire, ce n'est pas uniquement en raison des conditions météorologiques. Le véritable scandale réside dans la manière dont la Fédération internationale de l'automobile géra la situation. En cherchant coûte que coûte à faire entrer l'épreuve dans le cadre du règlement, la FIA valida une course qui n'en était pas une, laissant derrière elle l'un des épisodes les plus controversés de l'histoire moderne de la Formule 1.
Les premiers avertissements étaient apparus dès les qualifications du samedi. Lors de la troisième partie de la séance, la visibilité était devenue quasiment nulle. Sebastian Vettel alerta immédiatement la direction de course par radio, réclamant un drapeau rouge. Sa demande resta sans effet pendant une quarantaine de secondes, suffisamment longtemps pour que Lando Norris perde le contrôle de sa McLaren au sommet du Raidillon de l'Eau Rouge et percute violemment les barrières.
Vettel s'arrêta même à hauteur de la voiture accidentée afin de s'assurer que son jeune rival allait bien, avant de rappeler avec colère qu'il avait précisément demandé l'interruption de la séance. Cet accident alimenta les critiques envers la direction de course, accusée d'avoir tardé à réagir.
Malgré ces conditions extrêmement difficiles, George Russell réalisa l'exploit du week-end en plaçant sa Williams sur la première ligne de la grille de départ, derrière Max Verstappen et devant Lewis Hamilton. Il s'agissait du retour en première ligne d'une Williams depuis la performance de Lance Stroll au Grand Prix d'Italie 2017. Ce qui devait être l'une des plus belles performances de sa jeune carrière allait finalement se transformer en podium obtenu sans le moindre dépassement.
Le dimanche, près de 75 000 spectateurs prirent place dans les tribunes sous une pluie battante. Dès le tour de mise en grille, Sergio Pérez perdit le contrôle de sa Red Bull aux Combes et endommagea sa suspension. Un tel incident aurait normalement entraîné son abandon avant même le départ. Mais les reports successifs donnèrent à son équipe le temps de réparer la voiture. Après une longue discussion réglementaire, Pérez fut finalement autorisé à prendre le départ depuis la voie des stands.
Pendant près de trois heures, les départs furent repoussés de quart d'heure en quart d'heure. Les balayeuses du circuit étaient incapables d'évacuer suffisamment d'eau et les tours d'inspection effectués par la voiture médicale pilotée par Alan van der Merwe confirmaient l'extrême dangerosité de la piste. Pendant tout ce temps, les prévisions de l'Institut royal météorologique de Belgique ne laissaient pourtant guère espérer d'amélioration durable.
À l'approche de la limite réglementaire des trois heures prévue par le Code sportif international, les commissaires décidèrent d'invoquer le cas de force majeure afin de suspendre le chronomètre officiel. Cette décision permit de repousser artificiellement la limite de temps et d'envisager un départ très tardif.
À 18 h 17, le peloton s'élança enfin... mais uniquement derrière la voiture de sécurité. Les pilotes évoluaient dans un véritable mur d'eau, au point que les concurrents placés derrière les leaders distinguaient à peine leurs feux de pluie. Après trois tours parcourus sans qu'aucune voiture ne soit libérée, la direction de course brandit définitivement le drapeau rouge.
La subtilité réglementaire allait alors produire un résultat pour le moins surprenant. L'article 6.5 du règlement sportif en vigueur imposait qu'au moins deux tours soient accomplis pour permettre l'attribution de la moitié des points. Dans le même temps, l'article 51.14 prévoyait que le classement final soit établi à partir du classement de l'avant-dernier tour précédant la suspension de la course. Les trois passages derrière la voiture de sécurité aboutirent donc officiellement... à une course d'un seul tour, disputée sur 6,880 kilomètres seulement au lieu des 308,052 kilomètres prévus. Aucun dépassement ne fut enregistré et la vitesse moyenne officielle ne dépassa pas 119,611 km/h. Les résultats correspondaient exactement à la grille de départ.
Un détail statistique illustre parfaitement le caractère absurde de cette épreuve. Lors de la deuxième boucle derrière la voiture de sécurité, Nikita Mazepin réalisa le tour le plus rapide en 3 min 18 s 016. Ce meilleur tour ne fut toutefois jamais homologué officiellement puisque la course fut arrêtée avant qu'il puisse être reconnu.
Dès la suspension définitive, les réactions furent particulièrement virulentes. Lewis Hamilton estima que la Formule 1 avait pris une mauvaise décision et affirma que l'argent est roi, accusant implicitement les organisateurs d'avoir cherché avant tout à satisfaire les contrats commerciaux plutôt que les spectateurs.
Sebastian Vettel jugea tout simplement ridicule d'attribuer des points dans ces circonstances. Pierre Gasly partagea ce point de vue en déclarant ne pas avoir le sentiment de mériter les points obtenus puisqu'il s'était contenté de suivre la voiture de sécurité, ajoutant que les pilotes avaient été envoyés en piste uniquement afin de valider officiellement le résultat.
Le président de la Formule 1, Stefano Domenicali, nia toute pression commerciale. Néanmoins, le fait que le départ ait finalement été donné juste assez longtemps pour remplir les conditions minimales d'attribution des points alimenta durablement les critiques adressées à la FIA.
Les conséquences furent importantes. Face au discrédit provoqué par cet épisode, le règlement fut modifié dès la saison suivante. L'attribution des points fut désormais conditionnée à une distance réellement parcourue en compétition, et non plus uniquement derrière la voiture de sécurité.
Les spectateurs, eux, quittèrent Spa avec un profond sentiment d'amertume. Le geste commercial promis par les organisateurs fut largement jugé insuffisant et l'absence de remboursement intégral continua d'alimenter la polémique pendant plusieurs mois.
Aujourd'hui encore, le Grand Prix de Belgique 2021 n'est pratiquement jamais évoqué pour la victoire officielle de Max Verstappen ou pour le premier podium de George Russell. Il demeure avant tout le symbole d'une journée où la Formule 1, incapable de choisir entre sécurité, équité sportive et contraintes réglementaires, donna au monde entier le spectacle d'une course qui n'en était pas une.
