Le jour où le Diable Rouge dépassa les 100 km/h
L'industrie automobile de cette fin de XIXᵉ siècle ressemble à un vaste laboratoire où la vapeur, le pétrole et l'électricité se disputent la couronne. Le moteur à combustion interne commence à vrombir, mais il domine encore peu les débats. Le pétrole demeure une technologie bruyante et poussive aux yeux des contemporains de 1899 : le record de vitesse pour une voiture à essence, le Bolide de Léon Lefebvre, plafonne à 62 km/h, tandis que l'électricité s'apprête à projeter l'homme dans une dimension nouvelle.
Camille Jenatzy pulvérise, le 29 avril 1899 sur la route d'Achères, une barrière mythique que les médecins de l'époque jugeaient fatale pour l'organisme humain : celle des 100 km/h. Sa machine affiche la silhouette d'une torpille ou d'un obus. Il devient le premier homme à voyager plus vite qu'un train rapide et marque l'apogée éphémère mais éblouissante de la propulsion électrique.
Camille Jenatzy, le Diable Rouge
Camille Jenatzy naît à Schaerbeek le 4 novembre 1868. Ce n'est pas qu'un casse-cou : c'est un ingénieur en électricité de haut vol. Il est le fils d'un fabricant d'objets en caoutchouc et comprend très tôt que la performance constitue le meilleur vecteur de vente pour sa Compagnie Générale des Transports Automobiles (CGA). Il s'installe à Paris, fabrique des fiacres électriques et utilise les records de vitesse comme une vitrine technologique face à son rival, le constructeur Jeantaud.
La presse britannique le surnomme le Red Devil (le Diable Rouge) en raison de sa barbe rousse flamboyante et de son tempérament nerveux. Il ne se contentera pas de l'exploit d'Achères : il prouve la longévité de son talent en 1909 à Ostende, où il atteint les 200 km/h à bord d'une Mercedes, et affirme sa place parmi les géants de l'histoire du sport automobile belge.
La Jamais Contente, voiture d'avant-garde
La Jamais Contente se distingue de ses précédents modèles : c'est un prototype de vitesse pure, construit spécifiquement selon les plans de Jenatzy.
Sa carrosserie est un obus de 3,80 m réalisé en partinium, un alliage d'aluminium et de magnésium laminé. La presse de l'époque mentionnait du tungstène, mais les analyses métallurgiques modernes n'en ont trouvé aucune trace.
Côté propulsion, deux moteurs électriques Postel-Vinay montés à l'arrière, développent une puissance nominale de 50 kW (68 ch), mais sont capables d'un effort momentané colossal de 100 ch.
Une innovation majeure permet de coupler les moteurs en série ou en parallèle, offrant six allures de marche. L'énergie provient de cent éléments de batteries Fulmen (2V), pesant 750 kg sur un poids total de 1 450 kg. Les roues de petit diamètre sont chaussées de pneus Michelin spéciaux.
En matière aérodynamique, la forme profilée de la torpille perd une grande partie de son efficacité, car le pilote est assis très haut sur la machine, le torse totalement exposé au vent.
Le duel d'Achères : Jenatzy contre Chasseloup-Laubat
L'année 1899 fut le théâtre d'une joute chevaleresque entre le Belge et le comte français Gaston de Chasseloup-Laubat. Le duel atteignit une intensité dramatique le 17 janvier : Jenatzy bat le record, mais Chasseloup-Laubat lui reprend son bien seulement dix minutes plus tard ! Une nouvelle tentative de Jenatzy échoue le 1ᵉʳ avril, à cause d'une erreur du commissaire de piste, posté 200 mètres trop loin, qui rend le chronométrage caduc.
Jenatzy atteint d'abord 66,66 km/h à bord de son dogcart CGA le 17 janvier, avant que Chasseloup-Laubat ne réplique avec 70,31 km/h sur sa Jeantaud. Jenatzy reprend l'avantage dix jours plus tard, le 27 janvier, avec 81,818 km/h. Chasseloup-Laubat hisse la barre à 92,78 km/h le 4 mars grâce à une Jeantaud désormais profilée. Jenatzy referme la série le 29 avril en établissant 105,879 km/h au volant de la Jamais Contente.
105,879 km/h à travers la plaine
La route centrale du parc agricole d'Achères est noire de monde ce 29 avril. Le cigare gris-bleu s'élance sous une pluie fine. Le silence habituel de l'électrique est rompu par le sifflement des moteurs et le craquement des pneus sur la boue collante. Jenatzy, les mains crispées sur sa barre franche (le manche de gigot), fait corps avec sa machine.
Le verdict tombe, stupéfiant l'assistance : le kilomètre lancé est couvert en 34 secondes, soit 105,879 km/h. Il établit également, le même jour, le record du kilomètre départ arrêté en 47 secondes 4/5. Une automobile dépasse officiellement, et pour la première fois, la vitesse des trains de ligne les plus rapides.
La fin d'un pionnier
La victoire de l'électricité reste sans lendemain. Le poids mort des batteries (750 kg) et l'essor de la Ford T en 1908, symbole de la production de masse du moteur thermique, relègueront les voitures à watts aux oubliettes pour plus d'un siècle.
La fin de Camille Jenatzy est à l'image de sa vie : spectaculaire et ironique. Il s'amuse à imiter le cri d'un animal derrière un buisson lors d'une partie de chasse à Habay-la-Neuve, le 7 décembre 1913. Son ami Alfred Madoux III, directeur de l'Étoile belge, tire par mégarde. Jenatzy est blessé à la cuisse, victime d'une hémorragie, et meurt dans la voiture qui l'emmène à l'hôpital. Il s'agissait d'une Mercedes, ce qui accomplit sa propre prophétie : « Je mourrai dans une Mercedes ».
La Jamais Contente originale repose aujourd'hui au Musée national de la voiture de Compiègne. Sa légende perdure à travers des répliques, comme celle de la Cité de l'Automobile de Mulhouse ou le projet I-Care à Zolder, qui rappellent que le futur de l'automobile fut, dès 1899, électrique.
